1.
Gare de Lyon, 3 janvier 1944.
Une femme de quarante ans et un garçon de douze ans se tiennent devant un wagon
en bois, de ceux qui avaient une porte par compartiment. Ils se font face,
immobiles dans le flot des voyageurs.
Il est habillé de culottes courtes, d’un chandail bleu marine et d’une cape
noire.
Elle porte un chapeau compliqué et une fourrure de la guerre qui lui arrive aux
genoux. On voit qu’elle se maquille trop vite : une joue est plus rose que
l’autre, le rouge déborde de ses lèvres.
LA MERE: Julien, tu m’as
promis.
JULIEN (tête baissée) :
Je ne pleure pas. Pas du tout même.
LA MERE: Je viendrai vous
voir dans trois semaines. Et puis vous allez sortir pour le Mardi gras.
Tu verras, ça va passer très vite.
Julien relève la tête. Ses yeux brillent.
JULIEN: Pourquoi dites-vous
ça? Vous savez très bien que ça ne va pas passer
vite.
LA MÈRE: Ton père et moi nous
t’écrirons souvent.
JULIEN: Papa, je m’en fous. Vous, je vous déteste.
Derrière eux, deux garçons
escaladent la portière avec leurs sacs a dos.
LES
GARÇONS: Salut, Quentin... Mes hommages, madame...
LA MÈRE: Bonjour, bonjour...
Tu es quand même content de retrouver tes camarades.
JULIEN: Ah oui, Sagard! Quel
crétin celui-là. Je ne peux pas le sentir.
Elle rit. Il se jette contre elle et l’étreint,
éperdument.
On entend un sifflement, des appels. Le contrôleur agite son drapeau.
Un garçon de seize ans les rejoint.
LE GARÇON: Encore en train de vous faire des mamours.
Mon petit Julien, tu ne veux surtout pas manquer le train, un bon élève comme
toi.
Il fume une dernière bouffée et
jette son mégot.
LA MERE: François, je te défends de fumer.
FRANO1S : C’est pas du tabac, c’est de la barbe de maïs.
Ça ne compte pas …
Au revoir, maman. Soyez sage.
Il embrasse sa mère et rejoint un copain qui l’attendait.
La mère s’agenouille devant Julien et lui donne un baiser
sur la joue.
Le rouge laisse une trace ovale bien nette
LA MÈRE: Allez, monte.
Elle l’entraîne vers la porte du compartiment mais il se
retourne et se serre contre elle, le plus fort qu’il peut, les bras autour de
son cou, le nez dans son corsage.
Elle chuchote, en lui caressant la nuque:
LA MÈRE: Et moi? Tu ne penses moi? Tu crois que c’est
drôle? Tu me manques à chaque instant. J’aimerais me déguiser en garçon et te
suivre dans ton collège. Je te verrais tous les jours serait notre secret...
La voix de la mère est couverte par le sifflement d’un
train en marche.
2.
La vitre du train est givrée. Une fumée noire de charbon
dilue l’image par moments. On entend peiner la locomotive. Julien regarde le
paysage d’hiver qui défile. Derrière lui, trois garçons de son âge se battent,
grimpent sur les sièges, se suspendent aux porte-bagages comme des singes.
Julien, dans la vitre, voit la trace de rouge sur sa joue. Il l’efface,
machinalement, du revers de la main. Il y a de la douceur maintenant dans son
expression. Il pleure.
3.
Le vieux quartier d’une petite ville d’Île-de-France.
Une quarantaine de garçons remontent la rue en désordre, chantant une chanson
scoute. Ils sont tous habillés comme Julien. Les sacs à dos bourrés font une
bosse sons leurs capes. Les semelles de bois de leurs bottines claquent sur le
sol. Deux soldats allemands désoeuvrés s’arrêtent pour les regarder passer.
Un jeune moine en bure marron,
rondouillard et sympathique, marche et chante avec eux. Le Père Michel, que les
élèves appellent entre eux la mère Michel, a les pieds nus dans des sandales.
LE PÈRE MICHEL: Bonjour Julien. Vous avez passé de bonnes vacances?
JULIEN (renfrogné) : Oui, mon Père.
LE PERE MICHEL: Vos parents vont bien?
J1JLJEN: Oui, mon Père.
Le garçon a côté de Julien, Babinot, zézaie
BABINOT: Qu’est-ce qu’ils t’ont donné pour Noël?
JULIEN: Des bouquins.
BABINOT: Seulement des bouquins?
JULIEN: Oui.
BABINOT: Les vaches.
Ils rentrent dans un portail grand ouvert sur une cour.
On lit sur une plaque : Couvent des Carmes. Petit College Saint-Jean-de-la-Croix
).
Le dortoir des petits était autrefois une chapelle. Chaque élève a un casier
dans les placards le long des murs, où ils rangent leurs affaires. Il y a une trentaine
de lits. Dans un angle se trouve une boite en bois, où couche Moreau, un jeune
surveillant sans autorité Les élèves se moquent de lui, mais le trouvent
sympa).
Julien, en pyjama, sort de son sac des confitures et un kilo de sucre. Il va
les mettre dans son casier quand Ciron, un grand échalas, s’empare d’un pot de
confitures.
CIRON (prenant un accent allemand) Ach. Marché
noir, monsieur Quentin. Che vous arrête. Vos confitures, che les confisque.
Julien le poursuit, le jette sur un lit et reprend son
bien.
Il passe devant quelques garçons — dont deux jumeaux — qui se tiennent autour
d’un gros poêle à bois, le seul chauffage du dortoir. Ils regardent une photo
en chuchotant.
Julien prend la photo et y jette un coup d’œil.
JULIEN: Elle a même pas de nichons
UNE VOIX : (près de la porte): Gaffe! Babasses!
Babasses , dans l’argot du collège, désigne les moines.
Le Père Jean, directeur du collège, un homme de quarante ans au visage
ascétique, et le Père Hippolyte entrent dans le dortoir avec trois garçons qui
n’ont pas l’uniforme du collège. Le plus jeune porte un manteau beige trop
petit pour mi. Le Père Jean le conduit jusqu’au lit a côté de Julien.
Chaque élève y va de son ‘Bonjour, mon Père’ respectueux.
LE PERE JEAN: Ce lit est libre?
MOREAU: Oui, mon Père. Depuis que d’Éparville a eu la coqueluche.
LE PERE JEAN: Mettez-vous là, mon petit.
Mes enfants, je vous présente Jean Bonnet, votre nouveau camarade.
Dans un geste surprenant, il baise le front de Bonnet
LE PERE JEAN: Monsieur Moreau, vous lui trouverez un casier.
Bonsoir, les enfants.
LES ELEVES: Bonsoir, mon Père.
À la porte, le Père Jean rejoint les deux nouveaux plus
âgés et le Père Hippolyte. Des qu’ils sont sortis, Bonnet reçoit un oreiller en
pleine figure, suivi de plusieurs autres. En même temps fusent les fines
plaisanteries : ‘Bonnet de nuit, Bonnet d’âne...
MOREAU: Fichez-lui la paix et déshabillez-vous.
Il montre un casier vide a Bonnet.
Les élèves enfilent pyjamas ou chemises de nuit. Bonnet défait son sac. Il en
sort plusieurs livres qu’il pose sur son lit. Se retournant, il voit Julien qui
l’observe.
BONNET: Comment tu t’appelles?
Julien ne répond pas. Il prend un des livres de Bonnet.
JULIEN (lisant): Les Aventures de Sherlock Holmes.
(Il prononce Holmesse.)
La lumière s’éteint brusquement. Cris, rires.
MOREAU: C’est juste une coupure. Mettez-vous au lit.
Julien et plusieurs élèves ont des lampes de poche. Un
garçon applique sa lampe sous son visage qui semble éclairé de l’intérieur. Il
saute sur place et pousse des cris rauques.
Julien s’avance très près du visage de Bonnet.
JULIEN: Je
m’appelle Julien Quentin et si on me cherche on me trouve.
Tout le monde se couche. Bonnet, encore habillé, regarde
la grande statue de la Vierge contre le mur en face de lui.
Julien prend un livre sur sa table de nuit, s’enfonce sous les draps et,
s’éclairant avec sa lampe de poche, cherche sa page.
5.
Le matin. Les élèves font semblant de se laver. Ils se
mouillent à peine les cheveux, s’ébrouent, dansent d’un pied sur l’autre.
Bonnet constate que du robinet de son lavabo, situé contre la fenêtre, pend une
stalactite d’eau gelée. Il la casse et la pose délicatement sur le rebord.
Il ouvre le robinet du lavabo d’à côté. Rien ne sort pendant quelques secondes,
puis un 1et d’eau
glacée l’éclabousse. Il saute en arrière, pousse un cri.
BONNET: Y a pas d’eau chaude?
BOULANGER : Non, y a pas d’eau
chaude. On n’est pas des mauviettes.
Boulanger, un garçon très corpulent, prend la stalactite
et la lui glisse dans le col de la chemise.
Tous les élèves du collège sont debout dans les travées de la chapelle,
écoutant le Père Jean qui lit l’Évangile, à l’autel, en robe d’officiant.
Quelques moines se tiennent dans des stalles en bois.
Boulanger semble mal à l’aise. Il oscille, comme pris de vertige. Il porte sa
main à son visage, plusieurs fois.
VOIX DU PÈRE JEAN: En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair
du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas de vie en vous.
Brusquement, Boulanger vacille et tombe en arrière,
évanoui, une chute spectaculaire.
Moreau se précipite et, avec l’aide d’un jeune moine, le relève et l’entraîne
hors de la chapelle.
Ils passent devant Bonnet assis au dernier rang avec un grand aux cheveux
frisés et un rouquin. Les trois nouveaux.
François, assis à côté de Julien, commente
FRANÇOIS: On n’a rien à bouffer, on crève de froid, mais
il faut être à jeun pour communier. Quelle boîte...
JULIEN: Tu vas communier?
FRANÇOIS: Je suis pas un lèche-cul comme toi.
Le Père Jean a repris, comme si cet incident était une
routine.
LE PERE JEAN: Qui mange ma chair et boit mon sang a la
vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment
une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Qui mange ma chair et boit mon
sang demeure en moi et moi en lui.
Un claquement de mains. Les élèves s’agenouillent et entonnent le chant
d’offertoire. Julien oscille d’un genou sur l’autre, le visage douloureux.
FRANÇOIS: Qu’est-ce que tu as?
JULIEN: Des engelures, au genou.
FRANÇOIS (péremptoire,) : II faut boire du calvados.
7.
La classe de quatrième. Les élèves sont une quinzaine.
Plusieurs, dont Julien, portent des gants de lame, qu’ils garderont pour
écrire. M. Tinchaut marche de long en large, son manteau sur les épaules.
Julien, debout a sa place, lit, vite et très mal.
JULIEN: ‘Etoile de la mer, Voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés Et la mouvante écume et nos greniers
comblés, -
Voici votre regard sur cette immense chape
Et voici votre voix sur cette lourde plaine Et nos amis absents et nos coeurs
dépeuplés
Voici le long de nous nos poings désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine. Etoile du matin, inaccessible reine...
M. TINCHAUT: Quentin, vous êtes mûr pour la
Comédie-Française. Vous pouvez nous rappeler qui était Charles Péguy?
JULIEN: Il a été tue à la guerre de 14.
M. TINCHAUT: Bien. Mais vous commencez par la fin.
JULIEN: Sa mère était rempailleuse. (Quelques rires.)
M. TINCHAUT: Ne riez pas bêtement. La mère de Péguy était une femme très méritante.
Il va vers Bonnet.
M. TINCHAUT: Monsieur Bonnot, vous savez quelque chose
sur Charles Péguy?
BONNET: Non, monsieur. Et je m’appelle Bonnet.
BABINOT: Comme Dubo, Dubon, Du bonnet. Tous les autres reprennent en choeur.
M. TINCHAUT: Très spirituel,
Babinot. Pour vous remettre dans le bain après les vacances, vous allez
commenter les deux premières strophes du poème. Vous avez une demi-heure.
Les élèves se mettent au travail. Julien écrit quelques
lignes, puis s’arrête. Tête levée, il rêve un moment. Son regard se porte sur
Bonnet. Celui-ci écrit rapidement, très concentré. Il porte sa main gauche à
son oreille, plusieurs fois.
On entend une voix dehors. Bonnet lève les yeux brusquement. Julien suit son
regard.
Dans la cour, un très jeune soldat allemand, tête nue, est en train de parler à
un moine.
Bonnet se remet à écrire.
Julien prend son compas. Il pique le dos de sa main avec la pointe, plusieurs
fois, jusqu’à ce qu’il saigne.
BOULANGER (son voisin) : T’es fou.
JULIEN: ça ne fait même pas mal.
Bonnet le regarde.
8.
Grands et petits sont en récréation dans la cour du
collège. Plusieurs élèves battent la semelle contre le mur en conversant.
D’autres font de la barre fixe sous la direction du professeur de gymnastique.
Au milieu de la cour, une vingtaine d’élèves de tous ages, montés sur des
échasses, essaient de se faire tomber les uns les autres. En principe il y a
deux camps, mais le jeu se réduit à une série de combats individuels. C’est
très brutal, les chutes sont douloureuses sur le sol gelé. Le Père Michel joue
avec les élèves, essayant de mettre de l’ordre, mais il vacille sur ses
échasses, et Julien le fait tomber.
LE PÈRE MICHEL: Du calme, Quentin, du calme.
À l’abri d’un tas de bois, François et un autre grand,
Pessoz, se partagent une cigarette.
Bonnet lit, une épaule appuyée au mur. Cinq élèves de quatrième arrivent
derrière lui et l’empoignent. Deux le prennent aux jambes, deux aux bras, et le
cinquième lui appuyant sur le ventre, ils lui infligent un tape-cul, rituel de
bizutage. Bonnet se tortille comme un ver de terre.
Julien tourne rapidement autour d’un adversaire, feinte, charge, crochète les
échasses de l’autre.
Celui-ci s’écroule.
Julien, poussant des cris de triomphe, lève une échasse en l’air et sautille
sur une seule jambe.
JULIEN : Notre-Dame! Montjoie! Je suis Bayard, le
Chevalier sans peur et sans reproche.
UN GRAND: Alors, le petit Quentin, on joue les terreurs
Il le charge et lui donne un violent coup d’épaule.
Julien, sur une seule échasse, perd l’équilibre et fait une mauvaise chute.
Il reste à terre, tenant son genou égratigné. Le visage crispé, il se retient
de pleurer.
JULIEN: Salaud, Laviron.
Un garçon défie Laviron. Quatorze ans, cheveux noirs
crépus, costaud, on l’avait vu aux côtés de Bonnet à la messe.
LE GARÇON: A moi, lâche, traître, félon. C’est moi Négus,
le Chevalier noir, protecteur des faibles et des orphelins.
Quelques cris fusent: ‘Allez Négus’ ‘Allez Laviron’ .
Un cercle se forme et le combat devient une parodie de joute médiévale.
LAVIRON: Arrière, moricaud. Je suis Richard Coeur de
Lion, l’orgueil de la chrétienté. Je vais te bouter hors de Jérusalem, Sarrasin
infidèle, fils de chienne.
NÉGUS (prenant un accent arabe de caricature : Allah est Dieu et Mahomet
est son prophète. Tu trembles, monzami. Coeur de Lion, tête de lard, cul de
poule, peau de vache...
Il tourne autour de Laviron, puis le charge, en hurlant.
NEGUS: Allah, Allah, Allah, Allah...
La faconde de Négus amuse la galerie, qui partage ses
encouragements entre les deux combattants.
BONNET: Allez, Négus!
JULIEN: C’est son vrai nom, Négus ?
BONNET : Qu’est-ce que tu crois?
JLJLIEN (agacé) : Il a une sale gueule. Tu le connais?
BONNET: Il s’appelle
Lafarge, et c’est mon meilleur ami.
Négus, moins solide sur ses échasses, se fait crocheter
et tombe. Il se redresse aussitôt, tenant
une échasse devant lui comme une lance.
Le Père Michel siffle la fin de la récréation élèves se dispersent à regret.
LE PERE MICHEL: Babinot, dépêchez-vous .
Julien est assis sur la grande table de la cuisine. Mme
Perrin, une grosse dame très maternelle, toujours entre deux vins, lui lave le
genou et met du vinaigre sur la plaie.
Julien pousse un hurlement.
MME PERRIN: (elle a un accent du Nord,) Ça ne fait
pas mal du tout. Tiens-toi tranquille, que j’ te mette un sparadrap. Vous allez
vous tuer avec ces échasses. C’est des jeux de sauvages. Un de ces jours il va
y avoir une jambe de cassée...
Julien ne l’écoute pas. Il regarde Joseph, le garçon de cuisine, engagé dans
une tractation à voix basse avec l’un des grands.
Celui-ci lui remet une boîte de bonbons, lui arrache un billet de banque des
mains et part en courant. Joseph lui court après en claudiquant.
JOSEPH: Hé, pas tout! On avait dit quarante-cinq.
MME PERRIN: Joseph, qu’est-ce que tu manigances encore? Retourne aux patates.
Joseph revient dans la pièce, mettant la boite dans son
tablier.
JOSEPH : Plus ils sont riches, plus ils sont voleurs.
Joseph a dix-sept ans, il est malingre, avec une jambe
plus courte que l’autre. Des allures et un vocabulaire de titi parisien,
effronté, beaucoup de bagout. Il sifflote constamment. Il reprend sa place à
l’épluchage. La cuisinière se sert un grand verre de rouge.
JOSEPH: Vous buvez trop, madame Perrin.
MME PERRIN: Tais-toi, morveux. Y a
pas de mal à se faire du bien.
Julien s’approche de Joseph et chuchote:
JULIEN: T’as des timbres?
JOSEPH : J’ fais plus d’affaires
avec vous autres.
JULIEN: J’ai de la confiture.
Joseph jette un regard à Mme Perrin.
JOSEPH: Après
le déjeuner. La femme du docteur, elle raffole de ta confiote. Ça lui cale les
ovaires. Tu vois ce que je veux dire ?
10.
Le réfectoire. Six tables d’élèves sont alignées sur deux
rangs. Moines, professeurs et surveillants mangent à une très longue table le
long du mur.
Julien est assis avec des élèves de sa classe, près de la cuisine. Bonnet est
en bout de table. Un plat de viande passe de main en main.
SAGARD: Y a de la paille dans le pain maintenant. Je vais
écrire à mon père.
BOULANGER: Envoyez-moi le panier.
Il y a un panier au bout de chaque table qui contient les
provisions personnelles des élèves. Boulanger y prend une grosse boîte en
fer-blanc, sur laquelle son nom est écrit en gros caractères. Elle contient du
beurre et des rillettes.
Le Père Jean, qui mange de bon appétit, lève les yeux. Il agite la sonnette.
LE PÈRE
JEAN : Je rappelle à ceux qui ont des provisions personnelles qu’ils doivent
les partager avec leurs camarades.
BABINOT (zézayant): J’ai
des sardines, mais j’ai pas de clé. Personne a une clé?
ROLLIN: Qui veut du saucisson? C’est du cheval, je vous préviens.
Boulanger finit d’étaler des rillettes sur son pain,
referme le pot et le remet dans le panier.
BOULANGER: Il faut que je mange. Je fais de l’anémie.
CIRON: Et nous alors?
T’as entendu le Père Jean?
BOULANGER (la bouche
pleine) : Y en a pas assez pour tout le monde. Ils n’ont qu’à vous nourrir,
vos parents.
Le plat de viande parvient à Navarre, qui est a côté de
Bonnet.
NAVARRE: Y a
plus qu’une tranche.
BONNET: Sers-toi.
NAVARRE: Merci. T’es chic.
La sonnette retentit. Un élève vient se placer au milieu
du réfectoire et lit, dans un silence relatif:
L’ELEVE: Aujourd’hui, saint Siméon Stylite.
Saint Siméon Stylite avait treize ans et gardait les
moutons de son père quand il entendit ce verset de l’Evangile: “Malheur a vous
qui riez à présent car le jour viendra où vous pleurerez. “ Il quitta ses
parents, devint ermite, et vécut trente années sur une colonne. (Rires.,) Il
s’y tenait debout, sans abri, absorbé dans une prière quasi continuelle...
La lecture se termine dans les rires et le chahut. Julien
monte sur son banc et prend une pose de statue.
C’est la fin du repas. Les élèves commencent à sortir.
Bonnet mange sa pomme, les yeux ailleurs.
MOREAU (à la cantonade): Biscuits vitaminés. Biscuits vitaminés.
Il passe de table en table, une grosse boîte à la main.
Chaque élève reçoit un biscuit.
Julien tend une main derrière l’épaule, puis l’autre. Moreau, distrait, lui
donne deux biscuits.
Bonnet se fait prendre son biscuit par Sagard, qui le met dans sa bouche, le
lèche, puis lui rend.
SAGARD:
Tiens. C’est meilleur maintenant.
Bonnet repousse Sagard et se lève pour quitter la table.
Julien lui tend un biscuit.
Il s’éloigne.
JULIEN: J’en ai deux.
BONNET: Merci. J’ai plus faim.
JULIEN : Il m’énerve, ce type.
Joseph, qui ramasse les épluchures, se penche vers
Julien.
JOSEPH :
T’as la confiture?
Julien fait oui de la tête. François passe devant eux
avec des copains.
Pessoz fait une clé a Joseph et le jette a terre.
JOSEPH: Arrête. J’ai des pantalons propres.
Le portefeuille de Joseph tombe à terre. Une photo s’en
échappe.
Pessoz la ramasse et la brandit.
PESSOZ: Joseph est amoureux, les gars.
Joseph lui arrache la photo.
PESSOZ: Elle a l’air d’une salope, ta fiancée.
JOSEPH : Et ta soeur?
Elle a l’air de quoi, ta soeur?
Il s’éloigne en claudiquant, poursuivi par Pessoz.
Visiblement, il est la tête de turc des élèves.
Julien prend son pot de confiture et court après Joseph.
11.
Julien rejoint Joseph dans une petite basse-cour où se
trouvent trois cochons derrière un grillage de fortune. Joseph leur jette les
épluchures. Les cochons se battent.
JOSEPH: Dans un mois, ils seront bons à manger.
JULIEN: Tu parles! Ils vont les garder pour la fête du collège. Les parents
diront: ‘Qu’est-ce que vous mangez bien!’
Fais voir tes timbres.
Joseph sort une enveloppe de sa poche.
JOSEPH: Y a un Madagascar 15 centimes. Le type dit que c’est très rare.
JULlEN : Assez rare.
Julien jette un coup d’oei1 sur le contenu de l’enveloppe
et la lui rend.
JULIEN : Pas terrible. Je crois que je vais les
garder mes confitures. La bouffe est tellement dégueulasse.
JOSEPH: T’es un vrai
juif, toi.
Il sort une deuxième enveloppe de sa poche. Julien lui
donne le pot de confitures et empoche
les deux enveloppes.
JULIEN: Alors, t’es amoureux?
JOSEPH: Rigole pas. C’est
sérieux. T’as pas cinquante balles à me prêter? Les femmes, mon vieux, ça coûte
cher! Tu verras.
JULIEN: Je verrai rien du tout. Et d’abord, t’es riche comme tout.
JOSEPH: Ah oui, avec ce
qu’ils me paient...
Si je pouvais me trouver un autre boulot...
JULIEN (s’éloignant): J’ai pas le rond. Demande à François.
12.
M. Guibourg, le professeur de mathématiques, est au
tableau noir. Il a gardé sa canadienne, son béret et ses gants.
M. GUIBOURG: Ciron, remettez du bois dans le poêle. On
gèle.
Ciron se lève et claque les talons en faisant un salut
militaire.
M. GUIBOURG
(sans se retourner) : Et ne vous croyez pas oblige de faire le pitre...
Qui peut me montrer que dans ce quadrilatère la somme des deux côtés opposés AB
plus CD est égale à la somme des deux autres BC plus DA?
Plusieurs mains se lèvent, dont celle de Bonnet.
M. GUIBOURG:
Vous, le nouveau.
CIRON : Il
s’appelle Dubonnet, monsieur.
BONNET: Ça va. On a compris.
Bonnet va an tableau noir. Un élève avance le pied et le fait
trébucher. Rires.
BONNET: On
sait que les tangentes à un cercle issues d’un point sont égales. Donc a égale
a, b égale b...
Et il résout le problème avec aisance.
M. GUIBOURG: C’est très bien. Tout le monde a compris
LES ELEVES: Oui, m’sieur!
On entend une sirène lointaine, puis une autre, très proche.
UNE VOIX: Chouette, une alerte.
Les élèves commencent à se lever en désordre, ravis de cette diversion.
M.
GUIBOURG: Nous allons descendre à l’abri.
La classe n’est pas finie.
Prenez votre livre.
13
La cave du collège. Les
élèves de quatrième se serrent sur des bancs dans un long couloir qui se perd
dans le noir. Des tuyaux courent le long des murs. Un peu de lumière vient
d’une ampoule au plafond. Une voûte ouvre sur une pièce encombrée de caisses
vides, où une autre classe s’installe.
On entend le reste des élèves, mais on ne les voit pas.
Le Père Michel essaie de mettre de l’ordre dans la confusion. Il tient une
lampe tempête dans la main.
UNE VOIX (chantée) :
C’est la Mère Michel qui a perdu son chat...
LE PERE MICHEL: Silence!
Boulanger, serrez-vous.
Monsieur Guibourg, mettez-vous là.
Il avance une chaise à M.
Guibourg, qui s’assied et commence à lire, éclairé par la lampe du prêtre.
M. GUIBOURG : Quinzième leçon,
page 52 Le produit de deux puissances d’un même décimal relatif...
Julien sort sa lampe de poche
et la dirige sur son livre.
BONNET: Tu m’éclaires?
Il rapproche son livre de
celui de Julien. Mais celui-ci ne suit pas le cours. Il a en main Les Trois
Mousquetaires.
BONNET: Lève un peu ta lampe.
Je vois rien,
JULIEN: Fous-moi la paix. Tu vas me faire piquer. Oh! Et puis tu me fais chier.
Il s’écarte. On entend des bruits sourds. La lumière du
plafond s’éteint. M. Guibourg
s’interrompt. Les enfants s’agitent dans la pénombre.
UNE VOIX : Ils bombardent la gare.
UNE AUTRE VOIX: Mais non! C’est la caserne d’artillerie.
LE PERE MICHEL. : Calmez-vous. Asseyez vous.
Il commence un ‘Je vous
salue, Marie... Julien prie avec les autres. Machinalement, il promène le
faisceau de sa lampe autour de lui. Des formes, des visages passent dans la
lumière.
Julien s’arrête sur deux garçons blottis dans les bras l’un de l’autre. Surpris
par la lumière, ils s’écartent.
UN ELEVE: Les amoureux! (Rires)
LE PERE MICHEL : Quentin, éteignez ça.
14
Au dortoir, les élèves agenouillés finissent la prière du
soir.
Bonnet se relève sans faire le signe de croix et se glisse dans ses draps. Il
essaie vainement d’enfoncer les jambes, plusieurs fois. Tous l’observent, des
rires éclatent.
LAVIRON: T’as qu’à dormir en chien de fusil!
Bonnet soulève la couverture et voit que son lit a été
fait en portefeuille. Il se tourne vers Julien:
BONNET: C’est toi qui as fait ça?
Julien le regarde, sans répondre, et se couche. Plus tard
dans la nuit.
Julien semble faire un rêve délicieux. Il sourit, se
tourne sur le côté. Ses lèvres remuent, il soupire. Le sourire s’éteint, devient
une grimace. Il ouvre les yeux, se dresse sur son lit, glisse sa main sous les
couvertures.
JULIEN: Merde.
Il regarde a gauche et a droite: tout le monde dort. Il
sort du lit, rabat les couvertures. Il y a une large tache humide au milieu du
drap.
JULIEN : Merde, merde, merde, merde, merde.
Il attrape une serviette de toilette au pied du lit et se
met à frotter comme un forcené, essayant de sécher le drap. Il grelotte.
Il descend le drap vers le pied du lit autant qu’il peut, étend la serviette sur
la tache, se recouche.
Il reste les yeux ouverts, toujours grelottant, essayant de trouver une
position où son corps ne soit pas en contact avec la partie mouillée du drap.
Il entend un cri: Non! Non! Non! Quelques lits plus loin,
un élève se dresse, le dos arqué, et donne des coups de poing dans le vide,
comme s’il se défendait contre l’homme invisible.
Bonnet se réveille en sursaut.
BONNET: Quoi! Qu’est-ce que c’est?
Il voit Julien qui le regarde, se calme, se recouche.
15
Les quatrièmes sont en gymnastique dans la cour du
collège. Julien succède à Ciron à la barre fixe. Il tente une allemande et la
rate.
Les autres font des tractions au sol, invectivés par le professeur, un
sous-officier en retraite. Plusieurs portent des passe-montagnes. Les uns après
les autres, ils s’écroulent.
LE PROFESSEUR: Vos genoux tendus, les épaules en arrière! Vous avez des biceps en papier
mâché.
Une jeune fille attrayante rentre dans la cour sur un vélo d’homme. Un lourd cartable,
accroché au guidon, la déséquilibre.
Elle passe devant la classe avec un sourire au professeur, qui la suit des
yeux, oubliant ses élèves. Elle trébuche en descendant de vélo, manque de
tomber. On aperçoit ses cuisses un instant. Tous les garçons regardent.
BOULANGER: Elle le fait exprès, pour nous montrer son cul.
CIRON : Il est mieux que le
tien, son cul.
LE PROFESSEUR: Taisez-vous.
Ciron, vous me ferez vingt tractions supplémentaires.
La jeune fille se dirige vers la salle de musique.
François et Pessoz surgissent et entament une conversation avec elle.
16
La salle de musique. Julien joue le Moment musical n° 2 de Schubert, très lentement très
mal. La jeune femme de la bicyclette, Mlle Davenne, est assise un peu en
arrière du piano. Elle se fait les ongles.
Julien regarde les seins de la jeune flue, ce qui lui fait commettre une
grossière erreur de doigté.
MLLE DAVENNE (sans
lever la tête) : C’est un dièse. Tu n’entends pas que tu fais une fausse
note?
Julien recommence, à contrecoeur. Mlle Davenne bâille.
MLLE DAVENNE: Tu devrais essayer le violon.
Julien rit. Tous deux rient.
MLLE DAVENNE : Tu détestes la musique, ou quoi?
JULIEN : Pas du tout. C’est ma mère qui me force à faire du piano.
MLLE DAVENNE: Elle a raison. Si tu arrêtes maintenant, tu le regretteras toute
ta vie. Allez, c’est l’heure. A mardi!
La porte s’ouvre. Bonnet entre. Il croise Julien, avance
gauchement vers le piano.
MLLE DAVENNE: Comment tu t’appelles
BONNET: Jean Bonnet.
MLLE DAVENNE: Tu vas me montrer comment
tu joues.
Julien sort. De l’extérieur, il entend les premières
notes de son morceau.
Il se retourne, colle son nez à la porte vitrée. Mlle Davenne a le sourire.
Bonnet déchiffre la pièce de Schubert avec aisance. Le tempo et les intonations
sont justes.
MLLE DAVENNE: Tu te débrouilles, dis donc. Ça fait plaisir
d’avoir un élève doué.
Derrière la porte, Julien grelotte. Il enroule son cache-nez
autour de son cou.
JULIEN: Quel lèche-cul!
Mais il reste jusqu’à ce que Bonnet termine le morceau.
17.
Avant le dîner, en classe de quatrième, les élèves font
leurs devoirs. Le Père Hippolyte, debout près du poêle, égrène son chapelet le
dos tourné.
Julien est en train de trier ses nouveaux timbres. Boulanger lui donne un coup
de coude. Il lui désigne Sagard au fond de la classe, pupitre levé, visage tendu,
et fait un mouvement de piston avec sa main.
JULIEN (chuchote)
Tu crois?
BOULANCER (affirmatif)
: Il paraît que ça rend idiot. Avec lui, y a pas de risques.
Julien voit Bonnet qui tourne et retourne une feuille de
papier dans ses mains, le regard ailleurs. Son voisin, brusquement, la lui
arrache des mains. Bonnet essaie de la lui reprendre, mais son voisin la passe
derrière lui. Bonnet se lève et court après sa feuille qui passe de main en
main.
LE PERE HIPPOLYTE : Bonnet, retournez à votre place.
Bonnet se rassied, sans quitter la feuille des yeux.
Elle parvient jusqu’à Julien. Ses coins sont écornés, ses plis marqués, comme
si elle avait séjourné longtemps dans un portefeuille. Julien l’ouvre et voit
une large écriture féminine aux jambages accentués.
JULIEN (lisant) : Mon petit chéri, comme tu comprends bien, il m’est très
difficile de t’écrire. Monsieur D. allait à Lyon et il a bien voulu poster cette
lettre. Nous sortons le moins possible ta tante et moi...
Un élève rentre et vient parler an Père Hippolyte.
LE PERE HIPPOLYTE: Julien Quentin, confesse.
Julien se lève. Il fait un détour pour passer près de
Bonnet et laisse tomber la lettre sur son pupitre.
JULIEN: Elle a pas la conscience tranquille, ta mère.
18.
Le bureau du Père Jean. Julien est a genoux dans la
pénombre, au milieu de la pièce. Assis devant lui, le Père Jean, étole autour
du cou, finit de le confesser.
JULIEN : Ah oui, je me suis battu avec ma soeur pendant
les vacances.
LE PERE JEAN: Vous n’oubliez rien?
JULIEN: Je ne crois pas.
LE PERE JEAN: Vous n’avez pas eu de mauvaises pensées
Julien le regarde.
LE PERE JEAN: Vous savez très bien ce que je veux dire.
Tout le monde a des mauvaises pensées.
JULIEN: Même vous?
Le Père Jean sourit.
LE PERE JEAN: Même moi.
Julien danse d’un genou sur l’autre, en faisant des
grimaces.
LE PERE JEAN : Qu’est-ce que vous avez?
JULIEN: Des engelures.
LE PERE JEAN: Faites voir.
Julien se redresse et lui montre son genou.
LE PERE JEAN: C’est le manque de vitamines. Dites à Mme
Perrin de vous donner de l’huile de foie de morue.
JULIEN: C’est le froid surtout. On gèle dans le collège.
LE PERE JEAN: Je sais. Pensez qu’il y a des gens plus malheureux que vous. Vous
avez dit à votre mère que vous vouliez rentrer dans les ordres.
JULIEN (surpris) : Elle vous l’a dit?
Le prêtre fait oui de la tête.
LE PERE JEAN: A mon avis, vous n’avez aucune vocation
pour la prêtrise.
JULIEN: Vous croyez?
LE PERE JEAN: J’en suis sûr. Et c’est un fichu métier.
Il lui donne l’absolution.
On entend la sonnerie du téléphone, stridente. Julien sursaute.
Le Père Jean se lève.
LE PERE JEAN : Dites trois ‘Je vous salue, Marie.’ Vous
pouvez rester debout.
Il décroche. Julien entend une voix excitée, incompréhensible,
à l’autre bout de la ligne. On perçoit quelques mots ‘Attention... repérés...
précautions...
LE PERE JEAN: D’où tenez-vous ça ?...
Méfiez-vous des rumeurs...
Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse...
Nous sommes entre les mains du Seigneur.
Il raccroche et reste un instant songeur comme s’il avait
oublié la présence de Julien, qui termine ses ‘Je vous salue, Marie’ en le
regardant.
LE PERE JEAN: Vous vous entendez bien avec votre nouveau
camarade?
JULIEN: Bonnet?
LE PERE JEAN: Soyez très gentil
avec lui. Vous avez de l’influence sur les autres. Je compte sur vous.
JULIEN: Pourquoi? Il est malade?
LE PERE JEAN: Mais pas du tout! Allez, sauvez-vous.
Julien quitte la pièce. Le prêtre le regarde avec un
léger sourire.
19
Une place de la petite ville.
Menés par le Père Michel, les quatrièmes et troisièmes avancent dans un brouillard
épais, en rangs par deux, serviettes de toilette sous le bras.
Julien lit Les Trois Mousquetaires en marchant.
Derrière lui, Babinot, Sagard et Boulanger discutent politique.
BABINOT: Si on n’avait pas Pétain, on serait dans la
merde.
BOULANGER: Qu’est-ce qui dit ça ?
BABINOT: Mon père.
BOULANGER: Moi, mon père dit que Laval est vendu aux Allemands.
SAGARD (sentencieux) : Les juifs et les communistes sont plus dangereux
que les Allemands.
CIRON (se retournant):
C’est ton père qui dit ça?
SAGARD: Non, c’est moi.
Un ivrogne à bicyclette passe en zigzaguant. Rires, confusion
et bousculades.
L’IVROGNE (à tue-tête) : La Madelon, viens nous servir à
boire...
Bonnet marche maintenant à côté de Julien.
Celui-ci cache son livre sous sa cape quand le Père Michel arrive à leur
hauteur.
BONNET: C’est bien, hein?
JULIEN: Quoi?
BONNET: Les Trois Mousquetaires. Où tu en es?
JULIEN: Quand ils jugent Milady.
BONNET : Queue salope celle-là!
Julien le dévisage.
JULIEN: Qu’est-ce
que tu veux faire plus tard?
BONNET: Je sais pas. Des maths.
JULIEN: Les maths, c’est
chiant. Sauf si on veut être comptable.
BONNET: Mon père était comptable.
Ils tournent dans une petite rue et rentrent dans un
établissement de bains-douches, d’aspect vieillot. Un policier français se tient devant la porte,
sur laquelle on peut lire une pancarte: Cet établissement est interdit aux
juifs.
20.
Il y a du monde dans les vestiaires des bains-douches.
Quelques soldats allemands sont en train de s’habiller en chahutant et en
parlant fort. Les élèves restent debout, intimidés, mais Bonnet s’assied entre
deux Allemands et délace ses bottines. Un soldat lui caresse la joue et dit à
ses compagnons, en allemand : C’est frais, c’est doux. Gros rires.
Les Allemands s’en vont. Les élèves se déshabillent. Babinot ramasse sous le
banc une revue avec des photos de femmes déshabillées. Il la cache sous ses
vêtements.
Le petit Du Vallier s’assied à côté de Bonnet.
DU VALLIER: C’est vrai, Bonnet, que tu fais pas ta communion solennelle? Pourquoi?
BONNET: Je suis protestant.
Boulanger recule en se bouchant le nez.
BOULANGER: Un parpaillot! C’est dégueulasse.
Julien délace ses chaussures à côté de Bonnet.
JULIEN: C’est pas un nom protestant, Bonnet.
BONNET Il faut croire que si.
Le Père Michel, en pantalon et torse nu, répartit les
élèves entre les différentes douches de la salle commune. Il y a aussi quelques
cabines avec des baignoires.
LE PERE
MICHEL: Ciron, ici... Babinot, qu’est-ce que vous faites ?... Bonnet,
prenez cette baignoire.
ROLLIN: Je peux en avoir une aussi?
LE PERE MICHEL: Celle-ci.
ROLLIN : Ah non! Elle est trop
petite, cette baignoire. J’ai les pieds qui dépassent.
LE PERE MICHEL:
Débrouillez-vous.
Plus tard.
Julien rêve dans sa baignoire, enfoncé jusqu’au cou. Il a les mains sous l’eau
et se caresse mollement. On entend un piano — la pièce de Schubert — et la voix
de Mlle Davenne: ‘Tu devrais essayer le violon.’
Quelqu’un cogne à la porte.
VOIX DU PERE MICHEL: Dépêchez-vous, Quentin. J’attends votre baignoire.
Julien mouille ses cheveux et les frotte avec son
savon-ersatz. Il enfonce la tête sous l’eau.
La porte de la cabine s’ouvre. Le Père Michel entre, croit la baignoire vide,
s’approche, voit Julien sous l’eau, immobile. Il se précipite, le soulève par
les épaules. Julien éclate de rire.
LE PERE
MICHEL : C’est malin! Je vous ai dit de vous dépêcher...
Julien se dresse debout dans sa baignoire, face au Père
Michel, qui détourne les yeux, gêné.
JULIEN: C’est pas de ma faute. Mon savon ne mousse pas.
21.
Un vent glacé souffle. Les élèves sortent des
bains-douches, enfonçant leurs bérets sur leurs cheveux mouillés et se battant
les bras contre la poitrine.
BOULANGER: Grouillez-vous, on gèle.
Derrière eux, un jeune homme sort des bains douches, en
veston. Il fait quelques pas et, tranquillement, enfile son manteau, qui porte
une étoile jaune. Il s’éloigne.
BABINOT: Il a du culot, celui-là.
BOULANGER: Ta gueule, Babinot.
LE PERE MICHEL: Allez, vite! On va rentrer
au pas de course.
22.
Julien dort. Un son léger, persistant, lui fait ouvrir les yeux.
Bonnet a disposé deux bougies sur sa table de nuit. Debout, au pied de son lit,
son béret sur la tête, il murmure.
Julien, les yeux écarquillés, regarde cette silhouette qui
tremble dans la lumière des bougies, écoute cette litanie qui ne lui rappelle
rien.
Il se redresse un peu, fait craquer son lit. Bonnet s’interrompt.
Julien ferme les yeux. Bonnet reprend.
23
MOREAU: Flexion, un, deux... Les bras en arrière...
Moreau dirige le dérouillage matinal des petites classes,
quand un groupe de miliciens en uniforme — vestes bleues, baudriers, bérets — pénètre
dans la cour.
La file des élèves passe devant eux, au pas de course. Moreau prend la tête et
entraîne les élèves vers l’autre extrémité de la cour. Il leur fait faire des
flexions, son regard fixé sur les miliciens qui parlent maintenant au Père
Jean, devant la cuisine. Il entend des éclats de voix.
LE PERE JEAN: Vous n’avez pas le droit d’entrer ici.
UN MILICIEN: Nous avons des ordres.
LE PERE JEAN: Des ordres de qui?
LE MILICIEN: De nos chefs.
LE PERE JEAN: Vous êtes ici dans une institution privée où il n’y a que des
enfants et des religieux. Je me plaindrai
LE MILICIEN: A qui?
Les élèves commentent
en faisant leurs mouvements.
BABINOT : On
dirait des chasseurs alpins.
CIRON: Mais non, c’est la
milice.
BOULANGER : Qu’est-ce qu’ils
veulent, les collabos?
Bonnet, arrêté, regarde les miliciens. Ceux-ci rentrent
dans le bâtiment malgré les protestations du Père Jean.
Moreau aussitôt interrompt le dérouillage.
MOREAU: Nous
avons terminé. Vous pouvez rentrer.
Les élèves, surpris, rompent les rangs. Moreau en profite
pour se glisser dans la petite cour des W.-C.
Le Père Michel remonte rapidement la file des élèves. Il prend Bonnet par le
bras et l’entraîne avec lui. Ils rejoignent Moreau.
Julien rebrousse chemin et les voit tous trois disparaître par une petite
porte. Il revient vers le bâtiment. Les autres élèves sont déjà rentrés.
Joseph ramène les poubelles.
JOSEPH: Ta
confiote a fait un malheur. T’en as d’autres?
JULIEN: Qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce qu’ils sont venus faire, les miliciens?
JOSEPH: Ils fouinent. On leur a
dit qu’il y avait des réfractaires au collège.
JULIEN: C’est quoi, des réfractaires?
JOSEPH: Des types qui se cachent
parce qu’ils veulent pas aller faire leur travail obligatoire en Allemagne.
Moreau, c’en est un.
JULIEN: Ah bon?
JOSEPH: Ouais. C’est pas son
vrai nom, Moreau. (Il tape sur sa mauvaise jambe.) Moi, je m’en fous, je
serai réformé.
On entend la voix de Mme Perrin, venant de la cuisine.
MME PERRIN: Joseph! Joseph!
Elle débouche de la cuisine comme un torpilleur.
JOSEPH: On
vient! (A Julien:) Elle est pire que l’Allemagne.
24
En classe, M. Tinchaut donne les résultats de la
composition française.
M. TINCHAUT: Rollin, c’est moyen. Neuf et demi. Bonnet...
Bonnet n’est pas là?
SAGARD: Bon débarras!
M. TINCHAUT: Quentin, treize. C’est intelligent, mais un tantinet prétentieux.
Vous écrivez par exemple: (Charles Péguy voit la cathédrale comme un phare grandiose et généreux. (Rires.)
Le Père Michel rentre avec Bonnet et l’envoie s’asseoir à
sa place, à côté du petit Navarre.
NAVARRE: Où t’étais?
Le Père Michel chuchote quelque chose à l’oreille de
Tinchaut, puis s’en va. Tinchaut enchaîne:
M. TINCHAUT: Ciron,
douze. Où êtes-vous allé chercher qu’il y a des péniches au milieu de la
Beauce?
CIRON: Le canal de la
Foussarde, m’sieur. J’y étais en vacances.
M. TINCHAUT: Bonnet, je vous ai mis treize et demi. Bon travail. Sensible et
bien écrit. Quentin, vous allez avoir de la compétition
Julien ne quitte pas Bonnet des yeux. Celui-ci soutient
son regard.
25.
Le déjeuner est fini, les élèves sortent du réfectoire.
Bonnet et Négus passent en discutant à voix basse. Près de la cuisine, Julien
voit Joseph glisser quelques cigarettes à François qui les met rapidement dans
sa poche.
FRANÇ0IS: J’ peux pas te payer tout de suite.
JOSEPH: Tu m’as promis,
Quentin.
François, s’éloignant, désigne son frère:
FRANÇ0IS : Demande au petit con, je suis sûr qu’il lui
reste du sucre. Il est tellement radin.
Joseph rattrape Julien et sort des billes de sa poche.
JOSEPH : Des agates. Tiens, je t’en donne une.
Julien fait briller une agate dans la lumière.
UNE VOIX: Quentin. Julien Quentin.
C’est un surveillant qui distribue le courrier au pied de
l’escalier.
Julien empoche la bille et court chercher sa lettre.
JOSEPH: Attends!
Julien monte l’escalier en déchirant l’enveloppe.
26
Julien entre dans le dortoir désert. Il va s’asseoir sur
son lit, lisant la lettre.
VOIX DE LA MERE: L’appartement semble vide sans toi. Paris n’est pas drôle en ce
moment. Nous sommes bombardés presque chaque nuit. Hier une bombe est tombée
sur un immeuble à Boulogne-Billancourt. Huit morts. Charmant!
Tes soeurs sont rentrées à Sainte-Marie. Sophie travaille à La Croix-Rouge le
jeudi et le dimanche. Il y a tellement de malheureux!
Ton père est à Lille. Son usine tourne au ralenti, il est d’une humeur de
chien. Il est vraiment temps que la guerre se termine.
Je viendrai vous sortir dimanche en huit, comme prévu. Nous irons déjeuner au
Grand Cerf. Je m’en réjouis déjà et te serre sur mon coeur.
Ta maman qui t’aime.
P.-S. : Mange tes confitures. Je vous en apporterai d’autres. Prends
bien soin de ta santé.
Julien replie la lettre, la porte à son visage et
renifle, puis la range dans
sa table de nuit.
Il regarde autour de lui, soulève l’oreiller de Bonnet, trouve deux bougies
qu’il fait tourner dans ses doigts.
Il se lève et va ouvrir son casier. Il y surprend une souris le nez dans son
kilo de sucre.
JULIEN: Pousse-toi, Hortense!
Il chasse la souris, prend un morceau de sucre et le
croque.
Il va ouvrir un placard un peu plus loin, fouille dans les vêtements, sort une
pile de livres. Dans l’un d’entre eux il découvre une photo de Bonnet plus
jeune assis entre un homme et une femme. Tous trois sourient et se tiennent par
le bras devant des fortifications — le château d’If.
Il ouvre un livre, une édition illustrée de L’Homme à l’oreille cassée, d’Edmond
About. Sur la page de garde, un papier est collé. Il lit: Lycée Jules Ferry.
Année scolaire 1941-1942. Premier prix de calcul. Jean... Le nom de famille a
été raturé. Mais, sur la page opposée, l’encre de l’inscription est reproduite à
l’envers.
Il approche le livre d’une glace murale et lit:
Jean Kippelstein. Il répète à mi-voix: Kippelstein, Kippelstein avec
différentes prononciations.
Une cloche sonne. Il entend des pas et replace vivement le livre.
Boulanger et quelques élèves rentrent dans le dortoir.
BOULANGER: J’ai faim.
Bonnet rentre à son tour, discutant avec Navarre. Il ne
voit pas Julien.
NAVARRE: Qu’est-ce
que c’est exactement, une médiatrice?
BONNET: La perpendiculaire d’un segment en son milieu.
27
M. Florent, le professeur de grec, marche à petits pas
dans la classe, cassé en deux, se frottant les mains constamment pour se
réchauffer. Il dicte lentement un passage de la Guerre du Péloponnès où
Thucydide raconte la mutilation des Hermès à Athènes.
Julien écrit sous la dictée, très vite. Après chaque phrase, il a un moment
pour sortir Les Trois Mousquetaires de sous son cahier et lire avidement
quelques lignes. Il en est aux dernières pages.
Bonnet ne fait pas de grec. Il dessine un avion de chasse aux cocardes
tricolores, très minutieusement.
La cloche sonne. Les élèves se ruent vers la porte. Bonnet continue son dessin.
M. FLORENT (à Bonnet) : Le grec est très utile,
vous savez. Tous les mots scientifiques ont une racine grecque.
JULIEN : Et ta mère ? Elle est où, ta mère?
Bonnet essaie de se dégager, mais Julien le coince contre
un pupitre.
JULIEN : Tu veux pas me dire où est ta mère?
BONNET : Elle est en zone libre.
JULIEN : Y a plus de zone libre.
BONNET : Je sais. Fous-moi la paix ! Je te demande rien, moi. . . Je sais pas où
elle est. Elle m’a pas écrit depuis trois mois. Là, t’es content?
Le Père Hippolyte est entré dans la pièce,
silencieusement.
LE PERE HIPPOLYTE Qu’est-ce que vous faites là tous les
deux?
JULIEN : Je suis enrhumé. Je tousse. (Il tousse.)
LE PERE HIPPOLYTE : Allez, pas d’histoires. Allez en récréation.
Il sort.
Les deux garçons se regardent, aussi gênés l’un que l’autre.
JULIEN : Il est salaud,
Hippo. Toujours à fouiner.
28
Les élèves jouent au foulard.
Ils ont des foulards de scouts passés dans leur ceinture, derrière leur dos, et
essaient de se les arracher mutuellement.
Julien traverse le jeu, tête baissée, et va rejoindre François, à côté des
cochons, en train de fumer avec Pessoz et un autre grand. Ils discutent
philosophie.
FRANÇ0IS: Saint Thomas, ça
tient pas debout. Ses preuves de l’existence de Dieu sont foireuses.
PESSOZ : Puisque nous avons l’idée de Dieu, Dieu existe.
FRANÇOIS : Pur sophisme ... Bergson, lui au moins, il cherche la transcendance
dans la science moderne. C’est moins con.
Il fait tirer une bouffée de
sa cigarette à Julien, qui s’étrangle. Les autres rient.
JULIEN : Qu’est-ce que c’est
fort!
FRANÇOIS : C’est du vrai, petit con. Pas de la barbe de maïs.
Les joueurs se rapprochent.
Négus arrache un foulard et, poussant des cris de triomphe, le fait tourner
au-dessus de sa tête.
FRANÇOIS : Allez, restons pas
là, on va se faire piquer par les babasses.
Il jette son mégot et entraîne
Julien par le bras.
FRANÇOIS : Rends-moi service.
JULIEN : Quoi?
FRANÇOIS : Tu vas passer Un billet à la petite Davenne, ton prof de piano.
JULIEN : T’es fou ! Je vais me faire virer.
FRANOIS : Mais non. Elle dira rien. Ce que t’es trouillard!
JULIEN : François, qu’est-ce que c’est Un youpin?
FRANOIS : Un juif.
JULIEN : Je sais ! Mais c’est quoi exactement?
FRANÇ0IS : Quelqu’un qui ne mange pas de cochon.
JULIEN : Tu te fous de ma gueule.
FRANÇOIS : Pas du tout.
JULIEN : Qu’est-ce qu’on leur reproche exactement?
FRANÇOIS : D’être plus intelligents que nous. Et aussi d’avoir crucifié
Jésus-Christ.
JULIEN : C’est pas vrai, c’est les Romains. Et c’est pour ça qu’on leur fait
porter l’étoile jaune?
FRANÇ0IS : Mais non ! Tu donneras ma lettre à Davenne?
JULIEN : Sûrement pas. Qu’est-ce que tu lui veux d’abord?
FRANÇOIS : T’occupe ! Allez, sois gentil, je te passerai Les Mille et Une
Nuits, pour t’apprendre à bander.
Ils entendent des cris, voient un rassemblement près de
la cuisine. Joseph est à terre au milieu d’un groupe d’élèves qui se moquent de
lui et le font tomber chaque fois qu’il se relève.
UN ELEVE : Tu sens mauvais, Joseph.
LE PERE MICHEL : Allons ! Arrêtez tout de suite
Joseph est enragé. Il se jette sur un élève.
JOSEPH : Il m’a traité d’enfoiré.
Moreau intervient et l’entraîne.
MOREAU : Joseph, calme-toi et rentre à la cuisine.
JOSEPH : Couché, Joseph. À la niche, Joseph. Je suis pas
un chien!
Un élève se met à aboyer.
LE PERE MICHEL: D’Arsonval, ça suffit.
29.
Julien et Bonnet sont les plus jeunes des huit garçons du
collège qui s’avancent dans un chemin forestier — l’équivalent d’une patrouille
scoute. Ils portent capes et bérets, un foulard vert autour du cou, la ceinture
par-dessus la cape et, dans le dos, un autre foulard passé dans la ceinture.
Ils suivent des signes de piste marqués sur les rochers, une flèche d’abord
puis, plus loin, une croix.
UN GARÇON : Merde, encore une fausse piste...
Pessoz, le chef de patrouille, leur fait rebrousser
chemin.
PESSOZ : Il faut revenir au croisement, vite. Et en
silence. Je me demande où sont les autres.
Boulanger, Julien et Bonnet traînent derrière. Bonnet
joue avec une pomme de pin. Julien est
perdu dans une songerie.
JULIEN : C’est quel jour aujourd’hui?
BOULANGER : 17 janvier 44. Jeudi.
JULIEN : Est-ce que tu réalises qu’il n’y aura plus jamais de 17 janvier 44.
Jamais, jamais, jamais plus.
PESSOZ (de loin) : Grouillez-vous, les petits.
JULIEN : Et dans quarante ans, la moitié de ces types seront morts et enterrés.
BOULANGER : Allez, viens.
Le chemin fait le tour d’un gros rocher, derrière lequel
les autres disparaissent. Boulanger accélère pour les rejoindre.
JULIEN (à Bonnet): Y a que moi qui pense à la
mort dans ce collège. C’est quand même incroyable.
Ils entendent des cris, se mettent à courir. Ils
s’arrêtent derrière le rocher et voient les verts un peu plus loin, attaqués
par une autre patrouille, les foulards rouges. Le combat est presque terminé.
Pessoz se défend avec acharnement, mais tous les rouges l’encerclent et lui
arrachent son foulard de ceinture.
UN ROUGE : Vous êtes prisonniers. Suivez-nous. On va vous
attacher les mains dans le dos.
PESSOZ : Vous saviez qu’on était là?
UN ROUGE : On vous entendait à un kilomètre.
D’AUTRES ROUGES : Il en manque deux... Là-bas ! . .. C’est Quentin!
Quatre ou cinq rouges courent vers Julien et Bonnet en
essayant de les encercler.
Julien et Bonnet s’enfuient à travers la futaie, le plus vite qu’ils peuvent.
Bonnet perd du terrain sur ses poursuivants et se fait prendre. Julien tourne
brusquement à gauche et les perd de vue.
Il continue longtemps, sans se retourner, jusqu’à ce que, épuisé, il se couche
derrière un rocher.
Il reprend son souffle, la tête dans les mains, et entend des appels, des voix,
très proches, puis qui s’éloignent.
Le silence revient. Il marche. Sa jambe lui fait mal et le ralentit. Il se
retrouve sur un chemin forestier et voit une flèche sur un arbre.
Il sourit, monte dans la direction de la flèche. Au loin, on entend encore
des coups de sifflet, quelques appels. La nuit commence à tomber.
Sur un rocher, il trouve un cercle qui entoure une flèche pointée vers le sol.
Il cherche autour du rocher, voit des branches cassées en forme d’étoiles. Il
fouille et extrait du sol une petite boîte en fer-blanc qui contient des
biscuits vitaminés et un papier sur lequel il lit:
‘Vous avez gagné. Le jeu est terminé. Rentrez par le même
chemin.’
Julien se dresse, triomphant, et se met à hurler, de toutes ses forces:
JULlEN : J’ai le trésor ! On a gagné ! Les verts ont
gagné
Un grand silence lui répond. Il fait nuit maintenant. Les
arbres serrés de la futaie forment un mur noir qui l’encercle. Il prend la
boîte et se met à descendre en claudiquant, cherchant les signes qui le
ramèneront vers les autres, mais il se perd dans un dédale de rochers. Il ouvre
la boîte et mange un biscuit. Il lance des appels, de temps en temps, sans conviction.
Il entend un craquement, s’arrête brusquement. Au-dessous de lui, une
silhouette se cache derrière un rocher. Julien, terrifié, recule. Il fait
craquer une branche.
L’autre se lève, regarde, se cache.
Julien descend en faisant le tour des rochers, très vite. Il s’éloigne en
courant quand il entend un ‘Julien’ étouffé.
Il revient et reconnaît Bonnet, mort de froid comme lui.
JULIEN : Ils t’ont pas attrapé?
BONNET : Si. Ils m’ont attaché à un arbre, mais je me suis déficelé.
JULIEN : Les salauds!
Julien lui tend la boîte.
JULIEN : J’ai trouvé le trésor. Tout seul.
BONNET : Y a des loups dans cette forêt?
Ils marchent à travers les ronces, trébuchent dans le
noir. Bonnet gémit, ou marmonne une prière, on ne sait. Julien a de grosses
larmes sur les joues. Il chantonne Maréchal nous voilà. Bonnet se joint
à lui.
Ils entendent une cavalcade, des grognements. Ils voient un sanglier qui trotte
entre les arbres, fouinant le sol. Julien claque des dents, de plus en plus vite.
Bonnet le tire en arrière. Ils tombent, faisant craquer des branches. Le
sanglier s’enfuit.
Ils débouchent sur une route goudronnée.
JULIEN : C’est à droite. J’en suis sûr.
BONNET : Mais non, c’est
a gauche.
Ils font quelques pas, chacun de leur côté, quand ils
entendent un bruit de moteur
Deux phares viennent vers eux, deux phares de la guerre,
occultés à la peinture noire. Seule une mince raie laisse passer la lumière.
Julien se met au milieu de la route, levant les bras. La
voiture ralentit, s’arrête. Il entend des voix allemandes qui l’interpellent,
le cliquetis de fusils qu’on arme.
Pris de panique, Bonnet se jette dans les arbres, trébuche, tombe en criant.
Deux Allemands le rattrapent, leurs Mauser pointés sur lui. Ils rient quand ils
voient cet enfant à terre qui les regarde, terrorisé.
30
Julien et Bonnet sont coincés entre deux soldats à l’arrière
de la voiture allemande. Ils partagent une couverture et grelottent.
La voiture rentre en ville. Le caporal assis à côté du chauffeur se retourne.
Son français est plutôt bon.
LE CAPORAL
: C’est à côté de l’église, le grand mur?
Julien fait oui de la tête.
LE CAPORAL
(content de lui) : Je connais. Les Bavarois, nous sommes catholiques.
31.
Le Père Hippolyte ouvre la porte du collège au caporal,
qui pousse devant lui les deux enfants toujours blottis sous la couverture.
LE CAPORAL (goguenard) : Bonsoir, mon Père. Est-ce
que vous avez perdu des enfants?
LE PERE HIPPOLYIE : On vous a cherchés partout tous les deux. Julien, tu sais
l’heure qu’il est ? Il faut toujours que tu fasses l’imbécile.
JULIEN (il explose) : L’imbécile ! C’est trop fort. (Il brandit la
boîte en fer-blanc.) J’ai trouvé le trésor, et après, tout le monde avait
disparu, et après...
Il s’effondre en sanglots, furieux, épuisé. Le Père Jean
apparaît, suivi de quelques élèves. Il serre Julien dans ses bras.
LE PERE JEAN : C’est fini, mon petit. C’est fini.
UN ELEVE : Qu’est-ce qui leur est arrivé?
UN AUTRE ELEVE : Ils se sont fait arrêter par les boches.
Quelqu’un fait : Chut !
LE CAPORAL (goguenard) : Est-ce que les boches
peuvent avoir leur couverture?
Le Père Jean prend la couverture et la rend à l’Allemand
LE CAPORAL : La forêt est interdite aux civils après 20
heures. Vous n’avez pas entendu parler du couvre-feu?
LE PERE JEAN (agacé) : Vous croyez que nous l’avons fait exprès ?
Voulez-vous entrer boire quelque chose de chaud?
LE CAPORAL : Merci. Nous sommes en patrouille.
Il salue et retourne à sa voiture. Pessoz apparaît.
PESSOZ : Dis donc, Quentin, qu’est-ce que je me suis fait
engueuler à cause de toi!
JULIEN (il claque des dents) : Je vous ai fait gagner, espèce de con!
LE PERE JEAN : Emmenez-les à l’infirmerie.
32.
L’infirmerie est située sous les combles. La plupart des
lits sont inoccupés.
Bonnet, assis sur son lit, est en grande conversation avec Négus.
Un peu plus loin, Julien lit, dressé sur un coude. Il
lève les yeux, agacé par les rires de Négus et Bonnet.
François rentre et tend à Julien une tartine avec du pâté.
FRANÇ0IS : ça va mieux, petit con?
Tiens, je t’apporte un cadeau de Joseph. Et une lettre. Ta mère m’a quand même
écrit.
JULIEN : Ma mère. C’est aussi la tienne.
FRANÇOIS : Oui, mais c’est toi le petit chéri.
Papa est tout le temps à Lille, elle doit s’envoyer en l’air.
JULIEN : Qu’est-ce qui te fait dire ça?
FRANÇOIS : Les femmes, mon cher, c’est toutes des putes. Oh pardon, ma soeur...
Il contourne l’infirmière avec une pirouette et disparaît.
JULIEN: Quel imbécile!
Il prend la lettre de sa mère et la lit.
L’infirmière, une bonne soeur avec un grain de beauté au menton d’où sortent
des poils, avance vers Julien, tenant a la main une bouteille remplie d’un
liquide violet.
L’INFIRMIERE : C’est l’heure du badigeon.
JULIEN : Encore!
L’INFIRMIERE : Trois fois par jour.
Elle trempe dans la bouteille une baguette en bois dont
l’extrémité est enroulée d’ouate. Julien continue de lire la lettre.
L’INFIRMIERE : Ouvre la bouche... Plus grand que ça.
D’une main, elle lui retient la langue avec une cuillère,
et de l’autre lui enfonce vigoureusement la baguette dans la gorge, la remuant
en tous sens comme si elle lui peignait le larynx.
Julien s’étouffe, tousse, proteste.
Ciron et Boulanger sont au pied du lit.
BOULANGER : T’as dû avoir drôlement peur hier soir!
JULIEN : Oh, pas tellement.
CIRON : Il paraît que vous avez vu des sangliers ? Ils étaient nombreux?
Julien regarde Bonnet qui est venu se joindre à eux.
JULIEN : Une cinquantaine.
BOULANGER : Et les Allemands ? Ils ont tiré?
JULIEN : Quelques rafales, c’est tout.
CIRON : Tu parles!
Il prend le livre de Julien sur le lit.
CIRON: Qu’est-ce que tu lis?
JULIEN: Les Mille et Une
Nuits. C’est mon frère qui me l’a passé. Interdit par les babasses.
CIRON : Pourquoi?
JULIEN : C’est des histoires de cul. Très chouette. Je te le prêterai.
La cloche sonne.
L’INFIRMIERE : La récréation est terminé
BOULANGER: Faut qu’on aille en instruction religieuse.
JULIEN : Vous embrassez la Mère Michel pour moi.
BOULANGER : Plutôt deux fois qu’une. À demain!
Ciron et Boulanger s’en vont.
Bonnet attrape une mouche dans ses mains fermées. Il la saisit entre ses doigts
et lui arrache une aile, délicatement.
JULIEN : T’es dégueulasse.
BONNET : Ça lui fait pas mal.
Julien mord la tartine de pâté. Il la coupe en deux et en
tend une moitié a Bonnet.
BONNET : Non, merci. J’aime pas le pâté.
Julien essaie de lui mettre dans la bouche.
JULlEN : Allez, mange.
Bonnet repousse la tartine et se lève, en colère.
BONNET : Non, je te dis. J’aime pas le pâté.
JULIEN: Parce que c’est du cochon?
BONNET : Pourquoi tu me poses toujours des questions
idiotes?
JULIEN (à voix très basse) : Parce que tu
t’appelles Kippelstein, pas Bonnet. Au fait, c’est Kippelstein ou Kippelstin?
Bonnet se jette sur lui. L’infirmière survient et les sépare.
L’INFIRMIERE : Bonnet, si vous ne vous couchez pas tout
de suite, je vous renvoie en étude.
Aux lavabos, les élèves sont en tenue du dimanche, vestes
et cravates.
Julien s’ajuste devant son miroir, très soigneusement. Il se mouille les
cheveux, se fait une raie, avec une touche de narcissisme.
JULIEN (gaiement) : Tu t’habilles pas? T’as
pas de visites?
BONNET : Qu’est-ce que ça peut te foutre?
33.
JULIEN (a son voisin) : Tes parents
viennent?
L’AUTRE (soupir) : Toute la famille...
Bonnet retourne dans son lit. Julien, sans le quitter des
yeux, finit la tartine.
Bonnet vient se layer, habillé comme tous les jours.
34.
Les travées de la chapelle sont pleines. Tous les
professeurs sont là et beaucoup de parents, aux côtés de leur progéniture. Mme
Quentin est avec François et Julien.
Bonnet, Négus et Dupré sont seuls, derrière, un peu comme des parias.
Claquement de mains. Tout le monde s’assied. Le Père Jean, qui officie,
s’avance vers l’assemblée.
LE PERE JEAN : Aujourd’hui, je m’adresserai
particulièrement au.x plus jeunes d’entre vous, qui vont faire leur commumon
solennelle dans quelques semaines.
Mes enfants, nous vivons des temps cle discorde et de haine. Le mensonge est
tout-puissant, les chrétiens s’entre-tuent, ceux qui devraient nous guider nous
trahissent. Plus que jamais, nous devons nous garder de l’égoIsme et de
l’indifférence.
Vous venez tous de familles aisées, parfois très aisées. Parce qu’on vous a donné
beaucoup, il vous sera beaucoup demandé. Rappelez-vous la sévère parole de
1’Evangile : Ii est plus facile a un chameau de passer par le chas d’une
aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume du Seigneur. Et saint Jacques :
Eh bien maintenant, les riches! Pleurez, hurlez sur les malheurs qui vont vous
arriver. Votre richesse est pour- ne, vos vêtements sont rongés par les vers.
..
Les richesses matérielles corrompent les âmes et
dessèchent leurs coeurs. Elles rendent les hommes méprisants, injustes,
impitoyables dans leur égoïsme. Comme je comprends la colère de ceux qui n’ont
rien, quand les riches banquettent avec arrogance.
Cette diatribe suscite des réactions dans l’assis tance.
MME QUENTIN : Il y va fort quand même!
Un monsieur bien mis se lève et quitte la
chapelle.
Impassible, le Père Jean attend que l’homme soit
sorti.
LE PERE JEAN : Je n’ai pas voulu
vous choquer, mais seulement vous rappeler que le premier devoir d’un chrétien
est Ia charité. Saint Paul nous dit dans l’EpItre d’aujourd’hui : Frères, ne
vous prenez pas pour des sages. Ne rendez a personne le mal pour le mal. Si ton
ennemi a faim, donne-lui a manger. S’iI a soif, donne-lui a boire.
Nous allons prier pour ceux qui souffrent, ceux qui ont
faim, ceux que l’on persecute. Nous allons prier pour les victimes, et aussi
pour les bourreaux.
Plus tard.
Communion. Elèves et parents vont recevoir Ia Sainte Hostie. Julien s’avance,
mains jointes, yeux baissés. Bonnet sort de son banc et vient se placer dans Ia
file, malgré Négus qui tente de le retenir.
II s’agenouille a côté de Julien. Le Père Jean
s’avance vers eux, ciboire a Ia main. II ap. l’hostie de
Ia bouche de Bonnet. Quand ii 1. reconnalt, sa main se fige.
Rapide échange de regards entre Bonnet, Julien et le Père Jean. Celui-ci depose
l’hostie sur la langue de Julien et continue.
35.
Après la messe, parents et élèves conversent par petits
groupes avec les prêtres et les professeurs dans la cour du college. Mme Quentm
discute avec le Père Jean. François est auprès de Mile Davenne, en robe du
dimanche.
Juhen et quelques copains simuient des combats de boxe française, s’envoyant
des coups de pied, ia jambe levee très haut. us sont excites, parient fort,
font les maims en presence de ieurs parents.
Ciron et Babinot viennent tourner autour de
Bonnet, qui les observe.
BABINOT : En garde, Dubonnet, en
garde.
Bonnet regarde Julien, et nt. Julien se met a
lui aussi.
MME QUENTIN : Qu’est-ce qui vous
prend ? Vous trouvez ça drôle?
Cela dégénère en un fou rire contagieux, Mme Quentin ne
peut resister.
Julien va parler a I’oreille de sa mere.
auquel
Le Grand Cerf est le restaurant elegant de Ia yule.
Plusieurs tables sont occupees par des officiers de la Wehrmacht. Mme Quentin
est en train de commander. Avec eIle sont assis Fnançois, Julien, et Bonnet qui
observe les Quentin comme s’il etit au
théâtne.
MME QUENTIN : Qu’est-ce que vous avez
comme poisson?
Bonnet recoit Un coup de pied a la hanche. Furieux, ii se
1ette sur Babinot. Ciron l’attrape par- derriere.
CIRON : Aidez-mOi, les autres. Tape-cul pour le
parpaillot.
Dans la mêlée qui s’ensuit, Bonnet donne une manchette a Julien, qui l’empoigne